Le projet CROSSGOV, consacré aux régions fonctionnelles transfrontalières en Europe, propose une nouvelle lecture des dynamiques de coopération territoriale à l’échelle européenne. Financé dans le cadre du programme ESPON entre juillet 2024 et janvier 2026, il vise à mieux comprendre comment les populations, les infrastructures et les institutions interagissent au-delà des frontières nationales, dans un contexte marqué par la fragmentation administrative et les crises récentes.
L’initiative part d’un constat politique et territorial : malgré plusieurs décennies d’intégration européenne, les régions frontalières restent confrontées à des obstacles structurels. Les dispositifs existants — marché unique, programmes Interreg, Groupements européens de coopération territoriale (GECT) ou Eurodistricts — ont permis des avancées importantes, notamment dans la réduction des barrières juridiques et administratives.
Mais les disparités institutionnelles, économiques et culturelles entre États membres continuent de limiter l’intégration effective des territoires transfrontaliers.
Une approche territoriale des frontières européennes
Le cœur du projet repose sur la notion de « zones fonctionnelles transfrontalières » (Cross-Border Functional Areas, CBFAs), c’est-à-dire des espaces dans lesquels les mobilités quotidiennes, les échanges économiques ou les interactions sociales dépassent les frontières étatiques. CROSSGOV cherche à dépasser les approches administratives classiques pour analyser les territoires selon leurs usages réels.
Le projet propose pour la première fois une délimitation harmonisée de 85 zones fonctionnelles transfrontalières à l’échelle paneuropéenne, au niveau municipal. Cette cartographie s’appuie sur cinq indicateurs pondérés : densité de population, temps de déplacement transfrontalier en voiture, données de mobilité issues de Twitter, connectivité sociale issue de Facebook et évaluation harmonisée des risques naturels. L’analyse couvre les corridors frontaliers terrestres ainsi que certaines liaisons maritimes de courte durée.

Cette méthodologie permet d’identifier différents niveaux d’intensité fonctionnelle, depuis les noyaux urbains fortement intégrés jusqu’aux périphéries rurales ou montagneuses. Les exemples étudiés incluent notamment le Trinational Eurodistrict Basel entre la Suisse, l’Allemagne et la France, l’espace frontalier hispano-portugais, l’espace du Mont-Blanc entre la France, l’Italie et la Suisse, ainsi que la région de Kras-Carso-Trieste entre l’Italie et la Slovénie.
Gouvernance, coopération et vulnérabilités
Au-delà de la cartographie, CROSSGOV développe un vaste compendium des structures de gouvernance transfrontalière en Europe. Le projet analyse 199 initiatives de coopération couvrant l’ensemble de l’espace ESPON, en distinguant les structures formelles et informelles, les niveaux institutionnels impliqués et les thématiques de coopération.
L’étude met en évidence la diversité des mécanismes de gouvernance existants, mais aussi leurs limites. Plusieurs cas révèlent un décalage entre les périmètres institutionnels et les dynamiques fonctionnelles réelles des territoires. La fermeture des frontières pendant la pandémie de Covid-19 a également montré la fragilité de certains dispositifs de coopération, notamment dans les régions fortement intégrées économiquement et socialement.
Cette dimension politique est centrale dans le projet. CROSSGOV considère les régions frontalières comme des laboratoires de l’intégration européenne, mais aussi comme des espaces exposés aux tensions entre souveraineté nationale et gouvernance multiniveaux. L’objectif affiché est d’aider les politiques européennes, nationales et régionales à construire des instruments plus adaptés aux réalités territoriales et à éviter les approches uniformes.
Données, atlas interactifs et études de cas
Le projet produit également plusieurs outils numériques destinés aux décideurs publics, chercheurs et acteurs territoriaux. Le CROSSGOV Hub, hébergé sur le portail ESPON, centralise des atlas interactifs, des analyses thématiques et des visualisations spécifiques à quarante couples frontaliers européens.
Les analyses portent notamment sur la mobilité, l’environnement, les risques climatiques, l’économie, les liens sociaux et la gouvernance. Dix études de cas approfondies ont été réalisées dans des contextes territoriaux variés afin d’observer les différentes formes d’intégration transfrontalière.
Le projet examine ainsi le Trinational Eurodistrict Basel, espace trinational structuré autour de l’agglomération bâloise, la Grande Région entre le Luxembourg, la Belgique, l’Allemagne et la France, ainsi que la région Helsinki-Tallinn, caractérisée par des flux maritimes et numériques intenses entre les deux capitales.
L’étude inclut également la région du Fehmarnbelt entre l’Allemagne et le Danemark, les villes jumelles de Komárno-Komárom entre la Slovaquie et la Hongrie, ainsi que Gmünd et České Velenice entre l’Autriche et la République tchèque. D’autres cas portent sur le corridor urbain de Newry-Dundalk entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, l’Eurocity EUROBEC entre Badajoz, Elvas et Campo Maior à la frontière hispano-portugaise, la région de Kras-Carso-Trieste entre l’Italie et la Slovénie, ainsi que le trinational Espace Mont-Blanc.
Le consortium du projet réunit plusieurs universités et organismes spécialisés, parmi lesquels la Friedrich-Alexander Universität Erlangen-Nürnberg, le Politecnico di Torino, l’Université du Luxembourg, l’Université d’Helsinki et l’Association of European Border Regions.





