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Du personnalisme au fédéralisme européen dans la perspective de Denis de Rougemont

Denis de Rougemont (c) CC BY SA 3-0 Erling Mandelmann Wikimedia Commons

Une intervention du professeur Charles Ricq au colloque «les Régions, pierres angulaires d’une Europe fédérale », Strasbourg, Conseil de l’Europe (5 – 7 juin 2008), parcourant la pensée de Denis de Rougemont.


Genève, le 6 juin 2008

Introduction :

Denis de Rougemont, (DdR), un «citoyen européen » et un «écrivain engagé » né à Couvet (Neuchâtel, Suisse) en 1906 décédé à Genève, le 6 décembre 1985.

Ses principaux ouvrages :

  • Politique de la personne (1934)
  • Penser avec les mains (1936)
  • L’Amour et l’Occident (1939)
  • L’Europe en jeu (1948)
  • L’un et le Divers (1970)
  • Lettre ouverte aux Européens (1970).
  • L’Avenir est notre affaire (1977)
  • Rapport sur l’état de l’Union de l’Europe (1979)

Fédéralisme coopératif et contractuel, vertical et horizontal ; autrement dit, «de la coopération, du partenariat et donc de l’autonomie, de l’interdépendance et/ou à partir de la personne individuelle et/ou collective »

Trois grands «foyers » de réflexions et d’écriture chez DdR

  • les années trente : personne et communauté, l’éthique du fédéralisme
  • les années cinquante : racines culturelles de l’Europe
  • les années septante : régions, pierres angulaires de la construction fédérale de l’Europe.

1ère partie : le personnalisme et l’éthique du fédéralisme

La personne, pour DdR, représente le fondement des valeurs européennes, et donc de toute construction fédérale de l’Europe. Et à ses yeux, la personne humaine se définit et se comprend autant par son engagement que par son rapport à l’autre, et donc pas de personne sans communauté, ni de communauté sans personnes. Cela signifie, pour tout fédéraliste, que toute communauté politique n’a pour but ultime que le développement de la personne, en prévoyant et respectant les différences ; le fédéralisme exprime et reflète donc la diversité humaine.

L’éthique du fédéralisme, pour DdR, repose sur des valeurs de base que sont :

  • le respect de l’autre (i.e. «l’affirmation du droit à la différence »)
  • le respect de soi (i.e. «le devoir d’être soi »)
  • la prise en compte du réel avec humour (i.e. « le pessimisme actif »)
  • le sens du paradoxe lié à la complexité « de l’un et du Divers » (i.e. «le fédéraliste est celui qui a compris que le plus petit est moins vulnérable mais aussi plus efficace »)

Pour DdR, l’originalité du fédéralisme, sur base personnaliste réside, également, dans la liaison fondamentale entre pensée et action (i.e. « Penser avec les mains »).

Quelques citations de Denis de Rougemont sur personnalisme et fédéralisme :

Dans son premier livre personnaliste, Politique de la personne, publié en 1934, DdR écrivait :

« La politique, i.e. tout système qui vise à gouverner les hommes, doit reposer sur une définition de l’homme, de sa valeur, de ses fins. Cette politique à hauteur d’homme doit être l’expression de la personne même… ».

« Le fondement final de toute communauté réelle et actuelle, ce « télos » qui anime tout ne peut être que la personne » (Penser avec les mains, 1936)

« Dès mes premiers écrits, vers 1932, je n’ai cessé d’appeler l’union de l’Europe au nom de la doctrine fédéraliste. Je trouvais cette doctrine impliquée dans une philosophie de la personne, que nous étions quelques-uns à construire en pleine marée totalitaire… » (L’Europe en jeu, 1948)

« La personne humaine, c’est l’homme considéré dans sa double réalité d’individu distinct et de citoyen engagé dans la société… » (L’Un et le Divers, 1970)

« La philosophie de la personne est la seule philosophie acceptable pour le fédéraliste… » (Mission ou Démission de la Suisse, 1940)

« La vraie société n’est rien d’autre qu’une dimension de la personne…. » (L’Avenir est notre affaire, 1977)

La personne est pour DdR «libre et engagée », «libre et responsable envers son prochain et sa communauté »… «Le rapport véritable entre les hommes, c’est la communauté de personnes responsables » (Penser avec les mains, o.c.).

Toutefois DdR est conscient des limites d’un certain fédéralisme «le malheur congénital du fédéralisme est d’être un concept dialectique, ambigu et qui autorise parfois les plus invraisemblables pataquès conceptuels » (Lettre ouverte aux Européens, o.c.) , ce qui le pousse à inventer – et il me répéta maintes fois – le vocable de « pessimiste actif ».

2ème partie : fédéralisme et régions

à distinguer : fédéralisme et fédéralisation régionalisme et régionalisation pour le politologue que je suis, c’est capital.

Idée force de DdR : de la personne aux régions à travers le fédéralisme. Relevons que, pour DdR, le couple constitue la plus petite entité fédéraliste ; puis ensuite, Cité, régions, Etat, continent, planète (fédéralisme mondial) : « il n’y a de Fédération européenne imaginable qu’en vue d’une fédération mondiale » (L’Espace européen, 1947)

A l’instar de Proudhon, mais dans une optique personnaliste, DdR envisage l’Europe comme une fédération de régions fédérales, les régions devenant modèles de «communautés fédéralistes ». Et déjà, au Congrès de La Haye (mai 1948) tout comme lors de la création de l’Union Européenne des Fédéralistes (U.E.F.) créée à Montreux en août 1947, DdR écrivait que le fédéralisme était intrinsèquement lié «à l’épanouissement de la personne humaine à travers des communautés de vie quotidienne ».

Quelques citations de Denis de Rougemont sur fédéralisme et régions :

« S’unir au delà de nos fausses souverainetés pour préserver nos vraies diversités, c’est créer un pouvoir fédéral pour la sauvegarde de nos autonomies. Car ces autonomies seront perdues une à une, si nous refusons l’union qui ferait leur force ; mais, en retour, cette union ne saurait être acquise au prix des libertés qu’elle est censée servir… » (L’Un et le Divers, o.c.).

« Gouverner (à tous niveaux), c’est coordonner l’action simultanée d’éléments variés dans leur diversité et à partir de leur autonomie. Fédérer, i.e. indiquer des fins communes à des unités autonomes, ces fins pouvant d’ailleurs être à court ou long terme, mais devant être orientées constamment vers cette fin dernière de l’Etat séculier qui est la liberté des personnes… » (Notes pour une éthique du fédéralisme, 1979).

« Si l’on veut unir l’Europe, il faut se fonder sur ce qui est destiné à devenir demain la vraie réalité de notre société, à savoir une unité d’un type nouveau, à la fois plus grande et plus complexe que la Cité antique, mais plus dense et mieux structurée et offrant un meilleur milieu de participation civique que la nation : la région » (Lettre ouverte aux Européens, 1970).

« Bâtir cette fédération européenne de personnes et de groupes organiques – les régions – … c’est assurer pour l’avenir l’efficacité de notre action dans la culture européenne » (Penser avec les mains, o.c.).

Dans « L’Avenir est notre affaire » 1977), son dernier livre, DdR lance ce cri « créer des Régions et les fédérer, avec tout ce que cela implique d’autogestion à différents degrés, de responsabilités avec autrui et d’aventure personnelle à courir dans une communauté restituée »… « La Région… permet, implique et promeut une Fédération de l’Europe, sur la base des communautés de toute nature, complémentaires plus que compétitives ».

3ème partie : fédéralisme et principes de base de la construction européenne

à distinguer : le fonctionnalisme chez Jean Monnet le fédéralisme chez DdR

La construction européenne, sur une base fédéraliste, part du principe de base « l’union dans la diversité », que DdR dénomme « l’unité différenciée » (L’Un et le Divers, o.c.). Cette même construction européenne s’ancre également à la fois dans la « culture civique » de chaque personne, à la fois en prenant en compte ses finalités éthiques, culturelles et spirituelles, à savoir la nature de la personne, les finalités de la vie dans la Cité, les vrais buts de toute région autonome et interdépendante. Ainsi conçue et envisagée, la Communauté européenne sera plus qu’un exemple de directives et de réglementations, si utiles soient-elles, parce que les régions pour DdR, constituent avant tout des « espaces de particicipation civique ».

Plus fondamentalement encore, DdR voit la construction européenne, au présent et à l’avenir, à travers son fondement culturel, son « unité culturelle » « Nous sommes fédéralistes, i.e., que nous voulons que toutes les différences s’exaltent mutuellement pour leur opposition et créent des tensions fécondes » (Journal d’une Epoque, éd. Gallimard, 1968).

Quelques citations de Denis de Rougemont sur fédéralisme et construction européenne :

« Europe, patrie de la diversité…. » (L’Un et le Divers, 1970).

« Europe doit signifier d’abord union dans la diversité, et respect des diversités … » (Le Cheminement des esprits, 1970).

« Unité de l’Europe, non pas homogène et qui ne résulte pas d’un processus forcé d’uniformisation, de nivellement et d’exclusion de ce qui diffère, mais qui au contraire englobe et compose largement dans une communauté de plus en plus complexe au cours des siècles, des valeurs bien souvent antinomiques, provenant d’origines multiples, dont les contrastes et les combinaisons entretiennent des tensions renouvelées sans répit… » (L’Un et le Divers, o.c.).

« Le problème fédéraliste, une situation dans laquelle s’affrontent deux réalités humaines antinomiques, mais également valables et vitales, de telle sorte que la solution ne puisse être cherchée ni dans la réduction de l’un des termes, ni dans la subordination de l’un à l’autre, mais seulement dans une création qui englobe, satisfasse et transcende les exigences de l’un et de l’autre… » (L’Un et le Divers, o.c.).

N.B. dans ce dernier texte, DdR renvoie non seulement aux philosophes grecs : Plotin, Héraclite (« ce qui s’oppose, coopère et de la lutte des contraires procèdent les plus belles harmonies »)…, mes aussi aux philosophes plus récents tels Hegel, Proudhon, Mounier etc… voire aux théologiens protestants, tel que Karl Barth…

« Le personnalisme débouche sur une formule fédéraliste de l’Europe qui ne sera pas nécessairement la plus puissante ou la plus riche, mais bien ce coin de planète où les hommes de toutes races pourront trouver non pas le plus de bonheur, peut-être, mais le plus de sens à la vie » (Lettre ouverte aux Européens, o.c.).

Conclusion :

A mes yeux, et pour synthétiser DdR, je dirai, pour ma part, que :

« tout ce qui coopère, se fédère »

et

« tout ce qui se fédère, coopère »

au nom des deux principes de base inséparables que sont l’autonomie et l’interdépendance, des personnes comme des collectivités.

DdR n’a pas eu que des amis. C’est ainsi que la revue Esprit, auquel il participa dans les années trente l’attaqua vigoureusement dans un numéro spécial à l’automne 1948, à travers les articles de E. Mounier (« le fédéralisme européen, héritage désuet de l’avant-guerre ») ou J.M. Domenach qui voient dans les fédéralistes une coalition dominée par la droite en précisant que « fédérer l’Europe, sans la transformer socialement, créera une zone économique au service de l’Amérique contre l’URSS… ». Il faut dire que DdR lançait au Congrès de Montreux, en mai 1948, l’alternative suivante : « il n’y a plus le socialisme et le capitalisme ; il n’y a plus que deux attitudes possibles : le fédéralisme et le totalitarisme ». Il avait, en effet condamné dès 1933 et avec virulence le Mal nazi, ce qui lui a valu d’être envoyé au Etats-Unis par les autorités fédérales au début des années 40.

De facto, l’Europe est en voie de « fédéralisation ». Elle se fédéralise à travers plusieurs indicateurs – c’est ce que Jacques Delors a intitulé l’émergence d’une « Europe à structures fédérales » Citons pour le confirmer les transferts de compétences – le droit communautaire -, et avec le futur Traité de Lisbonne, les nouveaux pouvoirs du Parlement européen, les avancées de la règle de la « majorité qualifiée » au détriment de la règle de l’unanimité. Relevons encore la cohésion territoriale renforcée, avec un budget de 336 milliards d’euros pour la période 2007 – 2013, la création de l’euro en 1999, Marché unique en 1986 etc….

Même si DdR n’a jamais utilisé les termes de subsidiarité, de gouvernance, de proportionnalité, de proximité…. devenus d’usage presque courant même en dehors des enceintes des institutions européennes à Strasbourg comme à Bruxelles, tous ses écrits confirment que sa pensée, sans utiliser ces termes, en développait l’esprit. Je citerai, par exemple :

« J’aime tant l’Etat que j’en veux à chaque étage » ;

il s’agit donc bien pour lui de redistribuer structures et compétences, même s’il ajoutait parfois « moins d’Etat, plus d’Europe ».

Quant à la citoyenneté régionale, nationale, européenne, DdR ne manquait pas une occasion de rappeler qu’il était d’abord « citoyen européen », ce qui, lorsque je le ramenais en voiture le soir à sa maison, de l’autre côté de la frontière, ne manquait pas d’exciter les douaniers français, lorsqu’il avait oublié ses papiers d’identité. Et lorsqu’il faisait appel, dans son vécu quotidien, à la société civile et aux O.N.G. c’était également au nom de la citoyenneté.

Et le partenariat (terme qui ne figure pas non plus dans ses écrits) il l’avait inscrit dans son éthique du fédéralisme – le fédéralisme coopératif ou contractuel – qui supposait, déjà même au niveau de tout groupe, à fortiori pour des collectivités régionales, nationales et européennes, que chaque personne, individuelle ou collective, libre, autonome et responsable pouvait passer contrat. Ce partenariat, vertical et/ou horizontal, était à la base même de son objectif d’une Europe fédérée, d’un Etat fédéral européen « un et divers ».

Chambre des Régions à Strasbourg, Comité des Régions à Bruxelles, créés respectivement en mai et mars 1994 peuvent donc s’atteler, chacun selon ses compétences et moyens, à ce que les régions deviennent de plus en plus les pierres angulaires d’une Europe fédérale déjà en émergence; c’est bien là le système qui conviendrait le mieux à la diversité des pays et régions en Europe.

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